mercredi 30 novembre 2016

Sous le soleil de midi


" Ça va toi en ce moment ? 
- Mollement. Je me traîne. Et toi ?
- M'en parle pas. Je dois couver quelque chose, une emboliose ou une névrose, je ne sais pas. Je me sens oppressée.
- Une emboliose ? Tu veux dire une scoliose ? T'as mal où ?
- Partout. Je geins à chaque pas. Patrick détourne les yeux, ça m'aide pas. Je le nourris avec du premium et il ne daigne même pas se frotter à mes jambes quand je suis là. Hier il est carrément sorti de la pièce quand je suis rentrée du travail. 
- Pouah ! Parlons-en du travail ! Je t'avais dit que mon service avait implosé ? Restructuring du front-office au back-office, tout pour le winning mais total emmerding. Du gros branling, on ne peut plus annoying. Le chef a redistribué les missions, il m'a zappé du listing ! Je me sens souillé. Heureusement que sans moi il est foutu, il ne connaît rien des gros dossiers ! Il a tenté de récupérer le coup en me mettant sur Tranchand-Venin, mais je lui ai dit: " Vous voulez que je fasse des heures supplémentaires ?! Sachez que même cinq personnes assises sur mon corps ne m'empêcheront pas de quitter le bureau ce soir ! "
- Non mais c'est ambiant, c'est affreux. Il y a vraiment quelque chose de pourri dans le monde du travail. Dire à ses collègues " Vous serez gentilles de siffler si je ronfle pour ne pas que je me fasse attraper" et les entendre pousser des cris d'orfraie ou pire, devoir supporter leurs regards lourds de sens, on peut franchement dire que je m'attendais à un peu plus de solidarité, qui plus est féminine. 
- Les garces. 
- Trois buses, deux vipères, une morue.
- Tu leur avais dit que t'étais crevée après le mariage de Jean-Mi ? 
- Ouais, mais ça n'a pas empêché. Faut dire qu'il ne les a pas encore remercié pour l'extracteur de jus.
- Oh ben si elles n'y mettent pas du leur aussi... Bon, allez, je vais y aller quand même. Y a debriefing  post-depressing. Tu feras un saut chez Dumollard en partant ?
- Oui, je lui transmets tes amitiés ?
- Hahaha, t'es con ! Demande à ce tocard s'il a retrouvé sa dignité ! Bises à Patrick ! Pense à lui apporter du hachis, il te fera moins la gueule !
- Je n'y manquerai pas, merci du conseil ! "

La palette de la cuisinière


mardi 22 novembre 2016

Vu. Su. Tendu.


J'ai l'araignée qui monte dans la gorge, je la sens, là.
Elle ne demande qu'à sortir.

La chef a sa tête de pain rassis des mauvais jours,
tu ferais bien de faire demi-tour.

Je suis au bout du rouleau. 
Mon dossier n'est pas terminé, il n'y a plus d'éclairs au café et le chef vient d'arriver.

Elle est venue avec ses enfants,
j'ai fait comme si je ne les avais pas vus j'ai trouvé ça plus poli.

Il a fait passer une enveloppe pour le pot de départ? Ça me sauve ! 
J'ai deux tonnes de ferraille qui plombent le porte-monnaie, 
si même la boulangère refuse de les prendre, autant m'en débarrasser pour ce con !

Le chef a une geisha, tu sais celle qui trottine le matin jusqu'à son bureau 
avec son café-deux-sucres-un-nuage-de-lait 
et qui repart sans un merci.

vendredi 11 novembre 2016

Doute de nuit


Tu as eu raison. On a bien fait de prendre la route. De laisser toute cette merde derrière nous.


Entends-tu? Il est mort. Ne pleure pas. Il va certainement la rejoindre.


Je ferme les yeux. Un petit peu. Non, je ne t'abandonne pas. Je reprends des forces.


Tu as vu? Les néons ont des moments de lucidité, ils respectent la nuit. Tout s'éteint...


Tous ces pays, toute cette folie... La haine, la colère. La résistance crève sans silences. Éventrée.


Roule encore un peu, jusqu'au matin. Ensuite nous saurons quoi faire.

dimanche 23 octobre 2016

Diagnostic


" Je hais les dimanches. Ils ne sont là que pour nous rappeler que nous sommes seuls et ennuyeux. Je préfère encore les lundis, même si une nouvelle semaine merdique s'annonce, on peut toujours espérer que quelque chose de neuf, un rien du tout, même flou, pourrait nous tirer de là. Voir un peu de monde, même les cons, on prend tout. Le lundi on fait le vœu de trouver quelqu'un qui nous permettrait d'avancer, rien qu'un peu. C'est pas pire, un lundi. Pas comme le mercredi, là, on culbute la semaine, on s'impatiente rapidement, on commence à flipper, mais on y croit encore, connement. Putain mais le vendredi, merde! Pardon, je suis grossier. Si on est toujours seul, le vendredi, on sait que c'est foutu. Le samedi matin c'est l'agitation dans les grands magasins, y a personne qui vient par ici. Tout le monde part en week-end, à la montagne, au bord de la mer, pique-nique, randonne, et faut voir avec quels bolides! Qui voudrait d'un tas de ferraille comme moi? Une voiture de collection? Je n'ai de prestige que le nom! J'ai la corrosion en ébullition, mon châssis aussi faussé que mon compteur, des pignons plus lisses que mes roues, j'ai peur docteur! Quelle sera la prochaine étape? Des loirs dans le moteur, des crasses sur mon cuir, un silencieux pétaradant? Je ne veux pas partir à la casse sans avoir accompli encore une virée, fait une dernière fois la route de nuit, m'être arrêté une ultime fois à une station essence sur la route des vacances, je veux sentir des mains sur mon volant, les coups des gamins sur mes sièges et les pieds nus d'une femme sur mon tableau de bord, empester la cigarette ou même le sapin magique, fraise ou senteur maritime, je suis prêt à tout! Je veux qu'on me retape, qu'on m'entretienne, qu'on me bichonne! 
- Je vais vous mettre en contact avec un homme qui refuse la modernité, qui passe son temps libre les mains dans le cambouis et qui se damnerait pour une décapotable telle que vous, vous vous entendrez à merveille. Moi."

mercredi 19 octobre 2016

Une sale attente


Dans la salle d'attente du médecin, bébé dort. Sa respiration profonde est un métronome pour les patients, les longues minutes qui prennent leur temps ne sont plus si exaspérantes et encore moins ahurissantes pour celui qui tousse comme pour celui qui geint. On entend voler une mouche, et même deux. Rescapées des temps froids, elles ont décidé de tenir compagnie aux malades, tournicotant dans l'air vicié. Elles sont curieuses, hardies, exploratrices; elles ne craignent pas d'atterrir sur un nez plein de miasmes ni sur une bouche crachotante. Un vieil homme, ulcéré par cette visite sans invitation, les chasse de la main. Echaudées par la vieillesse ennuyée, elles changent de cap vers la jeunesse endormie. Une sur sa joue, l'autre sur sa petite main, le bébé prend la mouche! Le réveil interrompu, les sanglots venus du fond de la gorge arrivent au galop, toute la salle d'attente retient sa respiration. Les hurlements s'accentuent, la mère tente le coup du "la laaaa bébé calme toi laaaa alleeeez chuuuuut" pendant que chez les autres les dents crissent, les soupirs s'exacerbent vainement et les regards fuient vers les téléphones ou les magazines. Une autre mère lance un regard attendri apitoyé que ne perçoit pas la jeune mère en sueur penchée vers son bébé au bord de l'apoplexie. Enfin, une éternité plus tard, bébé reprend conscience des réalités de la vie et se dit que bon, rien ne sert de s'énerver comme ça pour deux mouches baladeuses, des dodos, y en aura plein d'autres. La maman respire enfin, les patients referment leurs magazines people de 2010 et la nervosité ambiante prend le large. Bébé babille. Bébé tête son biberon. Bébé ferme doucement les yeux. Bébé dort. Sa respiration profonde est un métronome pour les patients, les longues minutes qui prennent leur temps ne sont plus si exaspérantes et encore moins ahurissantes pour celui qui tousse comme pour celui qui geint... QUAND SOUDAIN UN CONNARD DE PREMIÈRE ENTRE DANS LA SALLE COMME UN SAGOUIN, EN BEUGLANT COMME SI ON LUI AVAIT MARCHÉ SUR LA QUEUE !!!! BÉBÉ HURLE À PLEINS POUMONS, ROUGE COMME DANS UNE COMPOSITION DE PIET MONDRIAN !!! TROIS VICTIMES D'ARRÊTS CARDIAQUES SONT À DÉPLORER QUAND J'ENTENDS

"Madame S.? C'est à vous!"







Carte du tarot divinatoire de Claire Bretécher

jeudi 13 octobre 2016

Bureau brun


Vous ne voulez pas de mes caramels?! Je me souviendrai de vous. Longtemps.

Je frôle l'orgasme professionnel. Une sorte de frisson devant la surcharge de travail.

Il a fait un burne out. Il a mis son paquet sur la table et il a remporté le marché.

Chef, je ne suis pas de celle qui vous prévient quand vous avez de la salade entre les dents
avant une réunion, tenez-le vous pour dit.

Bien sûr que j'ai vu ton mail! Pour ce qui est de le déchiffrer par contre...
Je me suis dit que c'était plus poli de l'ignorer.

Son client avait un dossier béton pour leur entretien, mais elle avait son air de bulldozer,
il en est sorti détruit.

Elle essaie de nouveau de nous soudoyer avec du chocolat,
je refuse d'être stressée et diabétique!

Elle tape tellement du poing sur la table qu'au début
je croyais qu'elle communiquait sa frustration en morse.

Elle fait ses propres règles à sa sauce, ça me bouffe.
Je marine dans mon jus, je suis le dindon de la farce dans cette histoire!

Le chef se prend pour Jules César. Sauf que lui a pensé à virer Brutus
et à faire muter les sénateurs comploteurs.

J'ai eu deux dons à la naissance, le talent et l'autodérision.

mercredi 5 octobre 2016

Pensées disséminées


Où trouves-tu le temps de courir autant?

Tu t'ennuies avec ou sans lui?

Il t'a dit QUOI? Pitié.

Je n'aime pas cette typo vire-la. Alors vire-le, lui.

J'entends mieux avec mes lunettes.

Les courriers sont tous revenus, un mauvais affranchissement a sauvé les délais.

Si je me dessine des yeux sur les paupières, tu me dénonces?

Tu parles trop vite, rembobine.

Il a dit bonjour après j'ai pas suivi.

Ne me dis pas ton prénom je ne compte pas le retenir.


Je n'étais pas là quand il a plu, j'en suis à cent jours sans une goutte.

Elle était émue, je pense que je ne vais pas rester. Ça m'angoisse, les filles fragiles.

Je serai juste derrière, dès demain tu n'auras pas loin à faire pour me poser des questions. Tu viendras, n'est-ce pas?

J'aime pas le café, ça m'endort.

Il avait un pansement à l'arcade sourcilière, mais pas de sourcil.

T'as fini ta journée? Je trouve ça dingue que tu sois payé.

J'ai mis mon cerveau en veille, j'économise mon énergie.

Il aboyait plus fort que son cabot, un vrai chien galeux! Manquerait plus qu'il morde!

Elle a des cheveux de la même couleur que ses dents.

Tu regardes la télé? Je ne te pensais pas comme ça.


Il a la rotule baladeuse. L'autre ça va.

Tu vas chez tes parents? Les pauvres.

Elle a minci. Un clou dans une boîte de vis.

Son fils est parti en Russie, alors qu'elle a la phobie de l'avion. C'est vache mais mérité.

Ah non, je ne vous montre pas la photo, à vous! Vous allez vous moquer.

Oh, une réunion! Ça tombe bien je suis crevé. Préviens-moi si je ronfle.

Quand je fixe le soleil, j'éternue. Et toi?

Un parapluie ouvert au milieu du bureau?! On est tous foutus!

Montrez-moi vos yaourts, y en a un à moi. Ça va chier.

Je vais manger au resto avec lui. Je vais le dévorer des yeux et ne pas en perdre une miette.

dimanche 2 octobre 2016

Le fétiche


Son nom est Charlie, profession fétiche. Il parcourt la campagne au gré des demandes des maudits et des vannés de la vie, des revanchards incapables de renoncer, ceux qui persistent à espérer. Faut dire qu'il y en a un paquet, des éclopés de la chance, tout comme les desiderata difficiles à réaliser mais qui sont prononcés tous les jours. Charlie n'est pas le seul fétiche en lice, ils sont quelques uns comme lui à se déployer sur le terrain, ces agents envoyés pour devenir le grigri d'un jour des joueurs, travailleurs, cumulards, crevards, piétinés, révoltés. Mais Charlie est le plus doué, un miracle sur pattes. Sitôt à vos côtés, la demande formulée, sa carapace vert mordoré brille d'une lueur surnaturelle et vos vœux s'exaucent. Le rôle d'amulette de Charlie est précieux, nombreux sont ceux qui l'admirent et qui lui vouent un culte. Il trouve cette admiration exagérée, il ne fait que son métier, à quoi bon le vénérer? Au fond, il n'est rien d'autre qu'un bête coléoptère, gastrophysa viridula de son petit nom latin, un chrysomèle qui ne fait ça que pour l'oseille!